Voyageur

Voyageur est le seul regret de ma carrière. Pourtant, le projet de départ était alléchant: une série, portée par un éditeur enthousiaste, qui devait réunir des auteurs constituant une bande de copains, une saga se déroulant à travers les âges, avec les paradoxes temporels inhérents au genre et avec pour originalité de suivre une chronologie inversée qui commence par un cycle Futur, se continue par un cycle Présent et se conclue par un cycle Passé
Mais il s’est avéré très vite, hélas, que le scénario n’était pas à la hauteur de ses ambitions.

Le « Team Voyageur » au grand complet en 2007: Lambert, Chagnaud, Boisserie, Siro, Guarnido, Stalner, moi-même, Rollin et Liberge.

Le tout premier volume de la saga, Futur 1, signé Boisserie et Stalner, pourtant bien promu par Glénat, a reçu un accueil glacial. Voici un extrait d’une critique parue sur le site planetebd.com: « L’intrigue mise en place est encore (volontairement) confuse. Il est urgent d’attendre pour savoir si le scénario de Boisserie tient la route… Hormis quelques sympathiques panoramiques de notre future capitale, le travail graphique n’est pas révélateur du travail de Stalner, plus à l’aise dans le registre romantique. » Sur le site krinein.com, on pouvait lire: « Voyageur s’annonce être une série de SF habituelle, vraiment sans surprises, rabâchant les gimmicks du genre jusqu’à l’ennui… L’univers graphique sent lui aussi terriblement le déjà-vu: une espèce de rétro-futur un peu kitsch. » Si les critiques étaient sceptiques, les lecteurs, eux, ont été sans pitié envers ce premier Voyageur. Eric m’avait dit avant sa parution: « Si on en vend 30 000, ce sera un échec. » La série s’est vendue à 10 000 exemplaires par tome.

Lorsque Futur 1 est paru et a fait un flop, j’étais occupé à dessiner Présent 1, mon premier Voyageur. Je savais, avant même leur parution, que les quatre albums que je m’étais engagé à dessiner (le cycle Présent) ne se vendraient pas. En effet, impossible d’espérer que des lecteurs qui n’ont pas aimé le premier tome d’une saga achèteront les douze suivants!

« Voyageur / Futur 1″ de Boisserie et Stalner (couverture Guarnido) (c) Glénat 2007

J’avoue que ma motivation en a pris un sacré coup. Pour participer à Voyageur, j’avais mis en veilleuse ma propre série, Frank Lincoln (ce qui provoquera sa mort commerciale), et voilà qu’il fallait oublier le grand succès public annoncé. J’espérais alors, à défaut, prendre du plaisir à dessiner un thriller fantastique bien mené. J’allais là aussi être déçu.
Le scénario de Présent 1, mystérieux et dynamique, avec des personnages solidement campés et des dialogues bien écrits, m’avait enthousiasmé. Mais dès le volume suivant, l’intrigue du cycle Présent s’est mise à bégayer: les mêmes scènes, les mêmes décors revenaient régulièrement, sans faire significativement progresser une intrigue qui aurait tenu en deux ou trois tomes mais qui a été étalée sur quatre albums. Les personnages n’ont pas évolué ni eu d’interaction, et les « méchants » se sont avérés plus sympathiques que les « gentils »…

Un scénario qui bégaie, avec un héros qui ne cesse de s’interroger (extraits des tomes 2, 3 et 4 du cycle « Présent »)…

 

… Des méchants qui commettent attentat sur attentat (extraits des tomes 2, 3 et 4)…

 

… Et des flics dont l’enquête patine (extraits des tomes 2, 3 et 4).

Tout cela explique pourquoi mon travail sur Voyageur, à partir de Présent 2, ne présente plus grand intérêt: je me suis contenté d’illustrer honnêtement mais sans grande conviction le scénario qu’on me fournissait. Je n’ai éprouvé à nouveau du plaisir qu’au moment de la scène finale du quatrième volet, dans Notre-Dame.
Pourtant, Présent 1 reste un des albums dont je suis le plus fier graphiquement. Mais il a été en partie gâché par une erreur de manipulation du coloriste, qui a mis mon trait en basse définition. Quand je vous disais que Voyageur était un regret!

 

Voyageur Présent 1
Présent 2
Présent 3
Présent 4